RENOVA(C)TION
Un train roule et traverse l'URSS. Brusquement, il s'arrête. Le mécanicien affolé accourt dans un wagon : « camarade Vladimir Illich, les blancs ont coupé la voie ferrée, le train ne peut plus avancer, qu'allons-nous faire ? »
Lénine garde son sang froid, retrousse ses manches : « Allons, camarades, tous au travail, armons nous de pelles et de pioches et reconstruisons ensembles la voie ferrée. » Chacun se met au travail en chantant, et peu après, le train repart.
Il roule des jours et des nuits, puis s'arrête à nouveau, loin de toute gare. Le mécanicien, blême, accourt : « Camarade Jossip Vissarionovitch, la voie est coupée, les contre-révolutionnaires sont passés par là, que faire ? »
Staline n'hésite pas : « Il y a des traîtres parmi nous, que l'on fusille sur le champ la moitié des passagers ; quant aux autres, qu'on leur passe la chemise rayée et qu'ils se mettent au travail jusqu'à ce que la voie ferrée soit reconstruite. Peu importent les moyens. »
Ainsi fait-on sur le champ. Le train reprend sa route, traverse la taïga, et à nouveau le mécanicien voit les rails coupés devant lui. Cette fois, pense-t-il, ses minutes sont comptées, mais il faut bien avertir ; et ruisselant de sueurs froides, il surgit dans un wagon : « Camarade Nikita Sergueievitch, les ennemis de la révolution ne sont pas tous morts : la voie est à nouveau sabotée, nous ne pouvons poursuivre notre route ! »
Kroutchev lui dit alors : « Ce n'est rien, camarade mécanicien : prenons les rails qui sont derrière nous, reposons les devant et ainsi de suite, nous pourrons avancer quand même. »
Et au fil des kilomètres, les rails étaient levés, déplacés, le train roulait. Mais quelques temps plus tard, le mécanicien freine dans un grincement terrible ; glacé de peur, il se présente dans un wagon : « Camarade Leonide Illich, vous ne me croirez pas mais pourtant je vous assure, c'est vrai : les antisoviétiques et les impérialistes ont encore coupé la voie. Que faire ? »
« C'est fort ennuyeux, répond Brejnev, mais on peut s'en sortir : que l'on baisse les rideaux de tous les compartiments et que l'on secoue de temps en temps les wagons pour que tout le monde ait l'impression que nous avançons. »
Extrait de Nina et Jean Kehayan, Rue du prolétaire rouge , Le Seuil, 1978.
PS : Toute ressemblance avec une situation connue serait purement involontaire.
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